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Nouvelles canadiennes

« L’enseignement de l’histoire est insupportable pour les islamistes »

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Comment réagissez-vous, en tant qu’historien, à l’attentat d’Arras ?

Patrick Boucheron : Tout d’abord, je réagis comme un être humain, fraternellement, car tout acte terroriste blesse l’humanité toute entière. Cette réaction élémentaire a parfois terriblement fait défaut après l’attaque du Hamas quelques jours plus tôt, et elle fait encore défaut aujourd’hui, lorsque, face à l’horreur, certains cherchent d’abord à sortir leur drapeau. Utiliser des mots simples est une manière de créer la possibilité d’une pensée.

Quelles pensées avez-vous pour les professeurs d’histoire ?

PA : Je n’ai jamais enseigné l’histoire au secondaire, mais je crois en la solidarité sans faille de cette profession. Gaëlle Paty l’a très bien rappelé dans La Croix, au lendemain du meurtre de son frère, Samuel Paty était un « chercheur en histoire », et il faut défendre ce lien entre recherche et enseignement, aujourd’hui attaqué de toutes parts. En tant qu’historien public, je peux mesurer mes propos, laisser le temps se taire. Beaucoup de mes collègues enseignants n’ont pas ce choix : ils étaient devant leurs élèves au lendemain du drame. Dévasté, en colère, se sentant isolé et menacé.

Il leur a fallu cependant trouver les mots et affronter tout ce que cette agression suscite chez ces adolescents : la peur, la colère et l’incompréhension, et pour certains, la provocation. Il faut mesurer les attentes exorbitantes que la société a envers ces enseignants. Demandez une parole d’adulte et d’autorité, et non autoritaire, une parole qui en fera naître d’autres, qu’il nous faudra accueillir, y compris celles que nous ne comprenons pas et qui légitimement nous offensent. Ceci est extrêmement difficile et demande du temps, beaucoup plus de temps que celui qui est imparti.

Pourquoi les professeurs d’histoire sont-ils devenus des cibles ?

PA : Les professeurs d’histoire et de géographie ont la responsabilité, parfois à contrecœur, de « raconter la Nation ». De ce point de vue, ils apparaissent en somme comme des « enseignants au carré ». Pourtant, Samuel Paty a enseigné l’histoire avec humanité, sans rien imposer, car il savait que pour libérer les consciences, il faut d’abord les reconnaître et les respecter. Il est mort pour ça. Et s’il faut être prudent sur l’enquête en cours, c’est le même crime contre le renseignement qui a été commis à Arras. Ces deux attentats montrent que l’enseignement de l’histoire est insupportable pour beaucoup, notamment pour les terroristes islamistes.

Comment l’histoire s’oppose-t-elle aux dogmes des islamistes ?

PA : L’éducation morale et civique est dispensée principalement par des professeurs d’histoire et de géographie. Parce que nous pensons qu’ils sont mieux formés pour « historiciser » les valeurs de la République et pas seulement les affirmer. Dans l’esprit des opposants à la République, ils sont les porte-parole de ces valeurs, et notamment de la laïcité. Car l’enseignement des faits religieux est une autre spécificité française, et il faut rester ferme sur la non-compétition entre ce discours historique et la religion. Mais nous devons aussi être réalistes. Face aux convictions confessionnelles des jeunes musulmans, certains enseignants réussissent, d’autres moins, et d’autres esquivent ou abandonnent. L’insistance sur la laïcité comme matière d’enseignement date principalement des années 2010. L’école de Jules Ferry pratiquait la laïcité mais n’organisait pas d’enseignement spécifique. Et ces dernières années, la laïcité a été exploitée de manière agressive, ce républicanisme intransigeant mettant en difficulté nos collègues.

Comment enseigner la laïcité ?

PA : Disons-le avec force, une leçon d’histoire sur la laïcité ne peut pas être un catéchisme. Ce qu’il faut réaffirmer aujourd’hui, c’est la liberté d’expression, l’esprit critique, et qu’on n’affaiblit pas l’attachement aux valeurs républicaines en rappelant leur histoire. Dire que l’exigence de laïcité est récente, ce n’est pas se préparer à y renoncer. Notre société, notre cohésion nationale n’a rien à craindre de l’exercice de l’histoire. En revanche, nous ne nous défendrons pas du danger jihadiste par un enseignement dogmatique.

J’ajoute que la pensée critique n’est pas un esprit destructeur, elle peut être tout à fait respectueuse des consciences et des croyances. Il a fallu du temps à l’Église catholique pour comprendre qu’elle n’avait rien à craindre de l’histoire. Et aujourd’hui encore, aux États-Unis, les professeurs de sciences de la vie subissent la pression des théories créationnistes. Répétons-le : le savoir profane n’est pas un savoir qui détruit la religion.

Vous écrivez, dans Temps restant, qui vient de paraître dans Le Seuil : « L’histoire comme discipline ne s’affaiblit en rien en exposant ses incertitudes. » Est-ce aussi cela qui le rend insupportable aux fanatiques ?

PA : L’histoire est avant tout un art d’émancipation. Non pas dans ce qu’il proclame, mais dans ce qu’il pratique : travailler sur des documents, s’entraîner à comprendre le point de vue de l’autre, saisir la profondeur historique des phénomènes… Enseigner, c’est s’adresser à des intelligences singulières et non faire des cours pour former un collectif de bons citoyens. En ce sens, l’histoire est un savoir exposé. Aux critiques, parfois aux menaces. Et l’histoire est toujours un récit situé, ce qui signifie que l’historien s’adresse aux autres avec ses incertitudes et ses doutes. La beauté de l’exercice de l’histoire, c’est cette fragilité qui consiste à dire : ce que je vais vous dire ne se réduit pas au régime de l’opinion, j’ai travaillé, j’ai respecté les règles d’une méthode, je vise la vérité de le fait et l’interprétation – contre tout relativisme -, mais c’est moi qui vous le dis.

Alors, on peut en discuter, mais dans les limites définies par ce régime de vérité. Quel but ? Émanciper les consciences. « Défataliser » les contraintes qui pèsent sur nos vies. Mais pour cela, l’enseignant doit chercher, au plus profond de lui-même, quelque chose de sincère, une force de conviction intime. Ce qui est accablant, c’est que Dominique Bernard, dans une sorte de compagnie de Samuel Paty, ait adopté cette attitude humaniste. Les deux étaient des ponts. Et toujours, ceux qui veulent la guerre civile ne ciblent pas les bruyants, ils détruisent les ponts. Alors, même si la peur nous saisit, il faut tenir bon.

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